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Jean Cocteau
Hommage lors du Gala Marcel Cerdan

Le Salut de Jean Cocteau à Marcel Cerdan lors du Gala organisé en 1949 au bénéfice de la Caisse de Secours de la Fédération Française de Boxe.

Chaque fois que j'admire un peintre, on me dit : « C'est admirable, mais ce n'est pas de la peinture ». Un film : « C'est admirable, mais ce n'est pas du cinéma ». Une musique : « C'est admirable, mais ce n'est pas de la musique ». Lorsque j'exprimais mon admiration pour la boxe d'Ál Brown, on me disait : « C'est admirable, mais ce n'est pas de la boxe ». « Alors, qu'est-ce que c'est ? ». C'est autre chose. ]'ai fini par comprendre, à la longue, que cet autre chose était le principal et que ceux qui le possèdent triomphent. Car cet autre chose n'est que la poésie. Et n'allez pas croire que seuls les poètes en possèdent le privilège. Le lyrisme existe chez les sportifs, Georges Carpentier en était l'exemple. Cerdan l'est devenu.

Je ne crois pas seulement a la technique, je crois à des qualités morales qui rendent la technique incomparable. Ces qualités d'âme, Cerdan les possédait. C'était l'homme le plus simple et le plus propre. ll se dégageait de lui une grâce et une sorte de phosphorescence de l'âme qui jouaient dans sa gloire un rôle supérieur à sa force. N'importe quel homme peut posséder la force et la malice et abattre un autre homme fort et malicieux ou plus fort et moins malicieux. Mais les poings ne suffisent pas, pour qu'un champion rayonne, il lui faut le foyer intérieur qui donne le rayonnement. Ce rayonnement étrange est le privilège de la France et nous aurions bien tort de n'applaudir que des héros victorieux.

Une force méchante, terriblement secrète, vient de porter à Cerdan le coup mortel. Or, le film qu'on vous présente vous prouvera que Cerdan vivait entouré des effluves mystérieux qui entourent les poètes. Avant de mourir d'une mort tragique, il meurt d'une mort tragique en effigie et profite d'une enveloppe humaine pour survivre. N'importe lequel d'entre vous sera frappé par une histoire qui ne trouve sa valeur que maintenant.

Je vous propose donc de saluer un homme qui, par les charmes de sa nature, embellissait un métier dont on a continue et croire qu'il n'exige que des muscles et que de l'adresse. Cerdan était un vrai héros et c'est à ce titre qu'il s'attachait les foules et que, comme le dit Racine, « il voyait partout les cœurs voler à son passage ».

Claude Lelouch
Conférence de presse du film « Edith & Marcel »

Au début de l’année 1981, je ne savais pas encore que je faisais un film sur Dieu. Je pensais réaliser un film sur la boxe, le showbiz, du spectacle à l’état pur… Et c’est comme si, brusquement, pour la première fois de ma vie, l’invisible m’était révélé.

Il peut paraître étrange de parler de la foi à propos d’un film sur un boxeur et une chanteuse, pourtant, je n’ai pas le moindre doute : je parle de toutes les croyances, de toutes les religions, de toutes les superstitions ; ces superstitions dont Cocteau disait qu’elles étaient « l’art d’assumer les coïncidences ». Quand on demandait à Edith Piaf pourquoi elle croyait en Dieu, elle répondait, dans un grand éclat de rire, par cette phrase toute simple : « Je ne connaissais rien au solfège et je chante ; j’étais aveugle et je vois ! ».

Marcel Cerdan est entré dans ma vie autour de mes dix ans. C’est un âge où les héros qui entrent dans votre mythologie personnelle ne vous quittent jamais plus. Lorsqu’il revint des Etats-Unis, avec le titre de champion du monde, Cerdan était pour moi plus fort, plus présent que Zorro, Tarzan et d’Artagnan réunis. J’avais trouvé mon superman, mon idole, en attendant de vibrer à la voix d’une superwoman, de celle qui toute sa vie n’a chanté qu’un seul mot de la langue française : l’amour…

Cerdan m’a appris la vie, Piaf m’a appris l’amour et tous deux m’ont appris la mort : j’avais douze ans lorsque dans la nuit du 27 au 28 octobre 1949, l’avion de Marcel Cerdan s’est écrasé sur un pic des Açores. Tous mes héros, d’un seul coup, venaient de mourir.

C’est à cette époque que je me suis mis à écouter, à regarder, que je suis devenu une machine à enregistrer des sons et des images… C’est peut-être aussi à cette époque que j’ai compris que le cinéma pouvait faire revivre mes héros disparus, qu’il était l’instrument même de la réincarnation. Une idée qui me poursuit depuis longtemps…

Dix ans après la mort de Cerdan, j’ai rencontré Edith Piaf. Je lui ai parlé pendant une demi-heure devant les galeries Lafayette. J’ai compris qu’elle n’avait jamais quitté Marcel et qu’elle le criait, le psalmodiait, le hurlait et l’embrassait sans fin dans chacune de ses chansons. Par une nuit d’octobre, le « ciel bleu s’était effondré » sue eux, mais Dieu les avait réunis pour toujours. Comme devaient être un jour réunis Edith, Marcel et Claude. Miracle des rencontres : on croit connaître quelqu’un pendant dix ou trente ans, et puis un jour, on le rencontre. C’est inexplicable, ou c’est aussi explicable que la rencontre amoureuse entre un homme et une femme.

Avant de faire ce film, je croyais qu’un couple, cela supposait cinquante pour cent d’affinités et cinquante pour cent de complémentarité ; je sais, maintenant, que l’amour entre deux êtres est fait de vingt-cinq pour cent de complémentarité et cinquante pour cent de mystère. C’est ce mystère qui m’intéresse, cette part d’impalpable, cette part d’invisible qui nous entraîne sur un chemin qui n’a d’autre but, précisément, que le chemin.

Piaf croyait en tout ce qu’elle ne voyait pas. Moi, je crois en cette somme de coïncidences, de signes, de connivences intuitives, de choix inconscients qui ont préparé, qui ont annoncé ce film, où les principaux acteurs, Dieu, Edith Piaf et Marcel Cerdan, sont à la fois présents et absents.

J’aime les histoires d’amour : on en se lasse jamais ni de l’espoir, ni du désir. Et lorsqu’on croit fortement à la réalité de ses désirs, tout peut arriver ; l’imaginaire devient réalité, sainte Thérèse redonne la vue à Piaf ou fait gagner Cerdan.

Et la mort ? L’accident de Marcel, la fin suicidaire d’Edith Piaf et de Patrick… Il fallait sans doute une mort brutale pour transformer une banale histoire d’adultère en tragédie grecque. « On a toujours ce qu’on mérite, disait Edith, le bien comme le mal, le bonheur comme la souffrance… » Son mérite, à elle, c’est précisément d’avoir tout assumé, intensément, le bonheur et le malheur jusqu’à l’ivresse, jusqu’à l’overdose.

Ce que j’ai aimé dans l’histoire de Piaf et de Cerdan, c’est la vérité profonde, l’authenticité des sentiments. Jamais je n’aurais osé inventer certaines scènes d’Edith et Marcel. Mais ces scènes ayant été vécues par d’autres, j’avais la caution de l’histoire. Je n’ai rien fait d’autre que filmer en différé une histoire que les personnages eux-mêmes avaient inventée.

Car Edith Piaf inventait sa vie chaque matin, la sublimait chaque soir, et chaque nuit, la détruisait.